Deux publications tombées à un jour d’écart, mi-octobre, dessinent le paradoxe français de la pollution atmosphérique : à l’échelle nationale, les émissions baissent de façon mesurable ; à l’échelle locale, des riverains continuent de respirer les retombées d’installations industrielles que personne ne parvient à mettre formellement en cause. Tour d’horizon de ce que disent vraiment les chiffres.
Plan de l'article
Des émissions nationales en baisse de 2,8 % #
Commençons par la bonne nouvelle. Selon le baromètre du Citepa, l’organisme technique chargé de l’inventaire des émissions françaises, relayé le 13 octobre par L’Énergeek, la France devrait émettre 349,4 millions de tonnes de CO₂ équivalent en 2026, contre 359,4 millions en 2025. Soit une baisse de 2,8 % en un an.
Dans le détail sectoriel, le bâtiment recule de 5,9 % (à 51,7 Mt), les transports de 4,8 % (à 117 Mt) et l’industrie manufacturière de 2,4 %. Mais ce tableau d’ensemble masque des contre-courants : la métallurgie voit ses émissions bondir de 9 %, et l’industrie de l’énergie progresse de 3,6 %, à 32,5 Mt.
Un rythme encore insuffisant
Surtout, cette baisse reste en deçà de la trajectoire que la France s’est elle-même fixée. La stratégie nationale bas-carbone (SNBC 3) prévoit un budget de 342 Mt de CO₂ équivalent par an sur la période 2024-2028 : avec 349,4 Mt attendues en 2026, le pays dépasse encore son plafond. La décrue est réelle, mais elle ne suffit pas pour tenir les objectifs climatiques de 2030.
Saint-Malo, cas d’école d’une pollution locale insaisissable #
Pendant que les courbes nationales s’améliorent, une enquête de franceinfo publiée le 14 octobre rappelle que la pollution industrielle se vit d’abord à l’échelle d’un quartier. À Saint-Malo, l’association de surveillance Air Breizh a enregistré depuis la mi-septembre plusieurs pics d’ammoniac atteignant jusqu’à dix fois la moyenne, souvent la nuit, à proximité du port où opère le fabricant d’engrais Timac Agro, filiale du groupe Roullier.
L’ammoniac n’est pas qu’une nuisance olfactive : c’est un précurseur de particules fines. Et les chiffres de fond interpellent : entre 2021 et 2025, les moyennes annuelles de particules PM10 relevées à Saint-Malo ont été de 20 à 30 % supérieures à celles de Rennes, Brest ou Saint-Brieuc. Dès 2021, la moyenne malouine atteignait 21 µg/m³, au-dessus de la valeur guide de l’OMS fixée à 15 µg/m³.
Une causalité qui échappe aux mesures
Le dossier illustre toute la difficulté de la preuve en matière de pollution industrielle. L’industriel affirme que ses rejets respectent la réglementation et que les pics récents ne sont pas liés à son activité ; il transmet ses autocontrôles mensuels à la préfecture. Air Breizh, par la voix de son directeur, reconnaît ne pas avoir « la preuve que c’est eux », tout en évoquant un passif, et envisage des investigations complémentaires. Un expert judiciaire, mandaté après une plainte de 2020, avait pour sa part conclu que les plaintes des riverains pouvaient être attribuées aux émissions fluctuantes d’ammoniac du site.
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Les associations locales, dont Eau & Rivières de Bretagne, pointent la limite du système : l’autosurveillance par l’industriel lui-même ne peut pas tenir lieu de contrôle indépendant. L’État a fini par bouger : un arrêté ministériel institue une zone à risque à Saint-Malo à compter du 1er janvier 2027, et une seconde station de mesure doit être installée.
Ce que ces deux actualités disent du moment #
La leçon de cette mi-octobre tient en trois points. Un : la décarbonation nationale avance, et c’est mesurable, mais elle reste en retard sur la trajectoire officielle, avec des secteurs industriels qui repartent à la hausse. Deux : les moyennes nationales ne protègent personne localement ; un territoire peut voir sa qualité de l’air se dégrader pendant que le pays s’améliore. Trois : le dispositif de surveillance repose encore trop sur les déclarations des exploitants, et il faut souvent des années de mobilisation citoyenne, une expertise judiciaire et une enquête de presse pour qu’une station de mesure supplémentaire soit installée.
L’estimation de l’Observatoire régional de la santé de Bretagne, citée dans l’enquête, remet l’enjeu à sa juste échelle : environ 2 000 décès par an sont liés aux particules fines PM2,5 dans la seule Bretagne. La qualité de l’air n’est pas un indicateur abstrait de rapport annuel. C’est une question de santé publique qui se joue, pic par pic, sous les fenêtres des riverains.


